Présentation du paratexte
Frischlin donne là la traduction exacte d’un petit traité de Plutarque intitulé ΣΥΓΚΡΙΣΕΩΣ ΑΡΙΣΤΟΦΑΝΟΥΣ ΚΑΙ ΜΕΝΑΝΔΡΟΥ ΕΠΙΤΟΜΗ. Ce traité s’intitule lui-même Abrégé et le terme Compendium qu’utilise Frischlin est une traduction du mot ΕΠΙΤΟΜΗ et non une indication auctoriale de Frischlin sur la généricité de son propre texte. On peut lire le texte dans H.N. Fowler, Plutarch’s Moralia, vol. 10, Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1936 (repr. 1969): 462-472, édition de base du texte mis en ligne sur TLG on line. On pourra ainsi apprécier la grande littéralité, à la limite du calque souvent, de la méthode traductologique de Frischlin.
Bibliographie :-
Thomas Baier « Nicodemus Frischlin als Aristophanes-Übersetzer »editorDramatische Wäldchen. Festschrift für Eckard Lefèvre zum 65. GeburtstagpubPlacepublisherdate -
Patrick Lucky Hadley Athens in Rome, Rome in Germany. Nicodemus Frischlin and the Rehabilitation of Aristophanes in the 16th Century pubPlace publisher date -
David Price The Political Dramaturgy of Nicodemus Frischlin : Essays on Humanist Drama in GermanypubPlace publisher, date
COMPENDIVM EIVS COMPARATIONIS, qua Plutarchus Aristophanem cum Menandro confert
Abrége de la comparaison que Plutarque fait d’Aristophane avec Ménandre1
Vniuerse, ut dicam, multo praefert
Menandrum, singulatim autem adicit : genus dicendi tumidum et scaenae accommodatum atque
illiberale, Aristophanem usurpasse, Menandrum neutiquam.
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En règle générale, à dire vrai, il a une nette préférence pour Ménandre ; dans le détail, il ajoute qu’Aristophane a utilisé un style enflé propre à la scène et vulgaire, alors que Ménandre ne le fait jamais.
Indoctus enim aliquis et plebeius illius oratione capitur, doctus offenditur.
Car un homme du peuple mal éduqué se laisse prendre par le style d’Aristophane, alors qu’un homme bien éduqué s’en offusque.
Loquor de antithetis, similiter cadentibus et paronymiis, quibus Menander raro et cum ratione utitur, atque accurate, alter crebro et intempestiue, ac frigide.
Je veux parler des antithèses, des homéoptotes, des paronomases, autant de ficelles que Ménandre utilise peu, à bonne dose et à bon escient, là où l’autre le fait souvent, de façon intempestive, en ratant ses effets.
Laudatur enim, inquit, quod ταμίας, quaestores, submersit, non quod essent ταμίαι sed Λαμίαι, stryges et lamiae.3
Car on le loue, dit-il, de dire qu’il a noyé des intendants (ταμίαι), non en tant que tels mais en tant qu’ils étaient des lamies (Λαμίαι), c’est-à-dire des striges, des sorcières.
Et : hic aut malitiam aut sycophantiam spirat
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Et : « lui, il fleure la gent méchante ou sycophante » ;
Et : uentre uiuit et intestinis et membris
5
Et : « il vit du ventre, entrailles, graillon » ;
Et : praerisu ad ridendum perueniam
6
Et : « j’en viendrai à rire avant d’avoir ri » ;
Et : quid tibi faciam misera amphora exostracisata ?
7
Et : « Que vais-je faire de toi, misérable amphore punie d’exil ? » ;
Et :
8
Et : « ô femmes, il vous cause des attaques sauvages, vu que lui-même a été nourri d’herbes sauvages » ;
Et : si criniuori meam cristam exederunt
9
Et : « mais ces mange-poils m’ont-ils mangé la crête » ;
Et :
10
Et : « à moi l’orbe à dos de Gorgone de mon petit bouclier. -Dicéopolis : fais-moi passer le rond à dos de fromage de ce pâté » ;
Multaque id genus alia.
Et beaucoup d’autres du même acabit.
Habet nimirum in apparatu uerborum aliquid tragicum necnon comicum, proteruum, pedestre, obscuritatem, communitatem, saltum, elationem, loquacitatem, nugas, quae nauseam cieant.
Il y a à l’évidence dans sa manière d’assembler les mots quelque chose de tragique mais aussi du comique, du grossier, du prosaïque, de l’obscurité, du saut, de l’élévation, du bavardage, des balivernes, jusqu’à la nausée.
Cumque dictio eius tantum habeat dissimilitudinis et inaequalitatis, ne decorum quidem singulis generibus et suum accommodauit locum.
Et, malgré ce disparate et cette hétérogénéité de son discours, il n’a pas donné à chaque passage dans le détail ce qui convenait et était propre à chaque type.
Verbi gratia : regi fastum, oratori uim dicendi, mulieri simplicitatem, pedestrem sermonem plebeio siue otioso, negotioso superbum et insolentem.
Par exemple pour un roi le style noble, pour un orateur la force, pour une femme la simplicité, le style prosaïque pour un homme du peuple ou un inactif, pour un négociant le style orgueilleux et insolent.
Sed ueluti forte personis uocabula, ut occurrebat unumquodque attribuit ut dignoscere non possis filiusne loquatur an pater, rusticus an deus, auus an heros.
Mais c’est pour ainsi dire aléatoirement qu’il attribue aux personnages leurs paroles, à chacun comme elles viennent, en sorte qu’on ne peut pas distinguer si c’est un fils qui parle ou un père, un paysan ou un dieu, un grand-père11 ou un héros.
At Menandri ita dolata est, itaque inter se conspirat contemperata dictio ut, cum per tam uarios omnis generis motus animorum ducatur, ac omnigenis accommodetur personis, unica tamen uideatur aequabilitatemque praeseruet suam in uulgatis usitatisque uocabulis.
Mais chez Ménandre, il y a tant de polissage, tant d’unité dans le souffle de son style en accord avec soi-même, que, même s’il se déploie dans de si nombreux types de passions et s’accommode à des personnages de tous horizons, il semble pourtant uniforme et préserve son homogénéité même dans les mots usuels et de tous les jours.
Quod si alicubi res praestigiarum aliquid strepitusue requirat, tibicines sollertes imitatur qui omnibus tibiae apertis formaminibus, mox uocem artificiose in suam restituunt sedem.
Si un passage requiert quelque jonglerie ou quelque fracas, il imite les flûtistes habiles qui, laissant ouverts tous les trous de la flûte, rendent vite à la voix, techniquement, sa juste tessiture.
Tametsi autem multi fuerunt praeclari opifices, nullus tamen calceum, laruam aut uestem fecit quae simul uiro, mulieri, adolescenti, seni ac uernae conueniret.
Et même s’il y avait beaucoup de bons artisans, aucun n’a pourtant fabriqué de chaussures, de masque ou de costume capables d’aller en même temps à un homme, une femme, un jeune homme, un vieillard ou un esclave.
At Menander tali est sermone usus qui congrueret cuius naturae, statui, aetati, cum quidem et iuuenis se ad eam rem contulisset et in ipso uigore docendi et scribendi fabulas decesserit, quando maxime scribentes incrementa facere ad elocutionis uirtutem Aristoteles testatur.
Mais Ménandre s’est servi d’une langue à même de s’adapter à tout caractère, état, âge, alors même qu’il s’était mis à la tâche tout jeune et a cessé de donner et d’écrire des pièces dans la force de l’âge, au moment où, selon les dires d’Aristote, les écrivains sont justement en train de faire les plus grands progrès dans le style.
Si quis uero primas Menandri fabulas cum mediis et ultimis comparet, iudicare poterit quanta fuisset additurus si diutius uixisset.
Quiconque compare les premières pièces de Ménandre à celles du milieu et de la fin pourra juger de l’importance de ce qu’il aurait pu ajouter s’il avait vécu davantage.
His addendum et hoc, Comicorum poetarum alios in scribendo, populo et multitudini se accommodare, alios paucis, non facile ex omnibus inuenire qui utrique generi sese applicuerit.
Il convient d’ajouter encore que le style de certains poètes comiques s’adapte aux goûts du peuple et du grand nombre, d’autres à ceux de l’élite, mais qu’on en trouve peu qui sachent plaire aux deux sortes de public.
Sed Aristophanes neque plebi placere neque ferri a prudentibus potuit.
Aristophane, lui, ne plaisait pas au grand public et restait insupportable aux yeux des spectateurs éduqués.
Nam poesis eius similis est meretricis quae aetate iam ultro uigorem progressa, matronam imitans, neque fertur a uulgo hominum ob insolentiam et graues homines impudicitiam eius malitiamque abominantur.
Car son œuvre ressemble à une prostituée qui aurait passé l’âge du plein éclat ; forcée d’imiter la femme mariée, elle n’est pas acceptée de l’homme du peuple qui la trouve outrancière, alors que les hommes sérieux détestent son impudeur et ses méchantes manières.
Contra Menander cum uenustate quadam ubique se gratum aptumque exhibuit in theatris, colloquiis, conuiuiis, suamque poesin ita composuit ut esset communissimus omnium quae Graecia tulit, bonorum commentarius, qui legeretur, disceretur et certatim ageretur ; ostenditque adeo quanta res esset dexteritas dicendi, ubique ui persuadendi ineuitabili incedens, omniumque auditum et intelligentiam Graecae linguae sibi subiugans.
Au contraire, Ménandre a toujours eu cette grâce qui faisait son agrément et sa correction quand il s’est montré sur les théâtres, dans la conversation, dans les banquets et il a composé une œuvre susceptible de devenir le meilleur témoignage global de tout ce que la Grèce a porté de beau, pour qu’on le lise, l’apprenne par cœur et le joue à l’envi. Il a aussi montré ce que vaut l’adresse oratoire, en avançant partout avec une force de conviction imparable et en soumettant à la langue grecque l’oreille et l’esprit de chacun.
Cuius enim rei gratia uir recte institutus uenire dignaretur quam propter Menandrum.
Car pour quel événement un homme instruit daignerait-il venir si ce n’est pour Ménandre ?
Quando implentur theatra uiris eruditionem amantibus quam cum Comica ostenditur persona ?
Quand les théâtres sont-ils pleins d’hommes assoiffés de connaissances si ce n’est quand on montre le personnage comique ?
Cui in conuiuiis iustius mensa cedit locumque Bacchus dat ?
Pour qui dans les banquets dresse-t-on plus légitimement la table, à qui Bacchus laisse-t-il sa place ?
Iam sicut pictores oculis defessis ad floridos et uirides se auertunt colores, ita philosophis laboriosis requies grauium atque continentium meditationum est Menander, tamquam prato pulchre florenti et opaco atque aurae pleno excipiens animum.
Aujourd’hui, de même que les peintres soulagent leurs yeux en les détournant vers le vert et le rouge, de même les philosophes épuisés par la tâche trouvent-ils de quoi reposer leurs pensées austères et ininterrompues en Ménandre, comme s’il accueillait leur esprit dans un pré joliment fleuri et ombragé que rafraîchit la brise.
Item, cum hoc tempus actores Comoediarum multos bonosque urbs ferat, Menandri Comoediae plurimos habent, sacrosque sales, tanquam eo natos mari, quod Venerem protulit ; Aristophanis autem sales amari et asperi, acrem et mordentem, adeoque exulcerantem uim habent, ut nesciam ubi sit illa ab ipso decantata dexteritas, in uerbisne an personis.
De plus, en ce temps où la ville compte beaucoup de bons acteurs, les comédies de Ménandre offrent en abondance de ce sel sacré, comme celui issu de la mer, qui a produit Vénus ; mais le sel aristophanien est amer et âpre, il a un goût aigre, piquant et qui crée des ulcères, au point que je ne sais pas où niche cette adresse dont il nous rebat les oreilles, dans les mots ou dans les personnages.
Quin etiam, quae imitatus est, corrupit, calliditatem facit non ciuilem sed malitiosam, rusticitatem non cautam sed fatuam, iocos non qui rideantur sed derideantur, amores non hilares sed impudicos.
Bien plus, ce qu’il a imité, il l’a abîmé ; il a fait la ruse non pas citoyenne mais méchante, les campagnards non pas cauteleux mais idiots, les plaisanteries non pas pour rire mais pour railler, les amoureux non pas joyeux mais obscènes.
Nulli enim moderato uidetur is homo suum poema scripsisse, sed turpia et libidinosa intemperantibus, maledica et acerba inuidis atque malignis hominibus.
On dirait qu’il n’a pas écrit ses pièces pour les personnes du juste milieu, mais les saletés et les obscénités pour les intempérants, les injures et les sarcasmes pour les jaloux et les méchants.