Epistola Dedicatoria
Épître dédicatoire
Reuerendo in Christo Patri et illustri principi, domino Ioanni Comiti ab Hennenbergo Ecclesiae Fuldensis Abbati, diuae Augustae Archicancellario, Abbatumque ordinis S. Benedicti per Germaniam et Galliam primati, Ioannes Lonicerus εὖ πράττειν
Au révérend père dans le Christ et illustre Prince Monseigneur Johann, Comte de Henneberg, Abbé du monastère de Fulda1, Archichancelier de l’Impératrice, primat des abbés de l’ordre de saint Benoît pour l’Allemagne et la France, Johann Lonitzer2 donne son salut.
Quibus literae et bona studia cordi sunt, nae illos ego impendio demirari soleo, illustris princeps, quin etiam uenerari et colere.
Ceux qui ont à cœur de s’occuper de littérature et d’humanités, je les admire d’ordinaire beaucoup, illustre Prince, voire je les vénère et honore.
Quod si quenque optimatium atque Heroum Musarum amore rapi animaduerto, eum prae innumeris aliis inertibus, caelesti numine inflammatum censeo, ut caelestia dona, hoc est inclytas Musas et literas complectatur.
Mais si c’est un membre de l’aristocratie et de la haute société que je vois séduit par les Muses, alors, comparativement aux autres incultes, je le juge inspiré par la divinité pour embrasser ainsi les dons de Dieu, à savoir les célèbres Muses et la littérature.
Neque secus esse ulla ratione, mea quidem sententia, potest.
Et il ne saurait en aller d’autre façon, à mon avis.
Qui enim non commune iter hostium bonorum studiorum ingrediatur hodie quisquam, ni diuina prouidentia retrahatur?
Comment en effet éviter d’entrer aujourd’hui dans la voie ordinaire des ennemis des humanités, sauf à être rappelé dans le droit chemin par la divine providence ?
Adeo enim bonae disciplinae nostris temporibus contemptae iacent, ut contemptiores eas Germania uix unquam uiderit, tot dissidiis atque sectis etiam amusorum hominum illas pessundantibus.
Car de nos jours les humanités sont si déconsidérées que jamais l’Allemagne ne les a vues moins considérées, avec tant de querelles et d’écoles, y compris d’hommes incultes, qui les anéantissent.
Stemmate et imaginibus clari, quid quaeso aliud hodie curant, quam fastum, quam ingluuiem, quam rapinam, quam uoluptates corporis ?
Ceux qui s’enorgueillissent de leur arbre généalogique et de leurs portraits d’ancêtres, à quoi s’intéressent-ils d’autre, s’il vous plaît, que de faste, de gueuletons, de vol, de plaisirs physiques ?
Paucissimi profecto sunt, qui uirtutem, qui pietatem ac bona studia excolant.
Ils sont certes bien rares à cultiver la vertu, la piété et les humanités.
Adeo ut iamdiu omnes in uniuersum literae, explosae, eiectae, et ad Zigambri usque insulam relegatae, e Germania essent, ni proceres citra literas honorem suum tueri non possent.
C’est si vrai que depuis longtemps la littérature aurait été absolument chassée sous les huées, expulsée de toute l’Allemagne, et reléguée jusque dans l’île du Sicambre si les puissants avaient pensé pouvoir sauver leur honneur sans culture.
Hinc est quod utcunque praeclaras adeoque uere liberales disciplinas tolerare uideantur.
C’est la raison pour laquelle, d’une manière ou d’une autre, ils semblent tolérer les beaux-arts et les arts vraiment libéraux.
Atqui cadentibus bonarum artium hostibus, iuuent Musae, spiritumque ducent superis bene fortunantibus, Charites.
Or donc, qu’à la chute des ennemis des beaux-arts les Muses nous assistent ; les Charites mèneront l’esprit avec l’appui des puissants.
Proinde quum tua illustris clementia, inclyte princeps, literarum amatrix depraedicetur, euidens symbolum est, spiritum dei bonum in te esse, cuius ductu ad pretiosissimos huiusmodi thesauros accendaris.
Aussi, quand on rapporte partout que Votre Illustre Clémence, glorieux Prince, aime la littérature, c’est la preuve patente qu’en vous se trouve le Saint-Esprit sous la conduite duquel vous ressentez le désir ardent des trésors si précieux de cette sorte.
Verum ne tua illustris clementia, qui mihi hoc perspectum sit, secum in animo cogitet, istuc etiam breuibus exponam.
Mais pour que Votre Illustre Clémence ne se demande pas dans son for comment j’en ai acquis la certitude, je vais l’exposer brièvement.
Bonarum est literarum professor in Gymnasio illustrissimi principis nostri, cui nomen, Nicolao Asclepio, uir et bonus et eruditus, mihi cum peculiari consuetudine, tum amicitia iunctus, is nunquam non optimam tuae clementiae mentionem facit neque satis mihi eius bonam erga ingenuas literas propensionem, mentem, amorem, et affectum denarrare potest, illius certe praeconia, quibus tuam reuerendam CL. euehit, in causa fuere, quur et ego T. R. C. sanctius uererer, et intimius suspicerem.
Il y a au Gymnasium un professeur des belles lettres de notre illustre Prince ; son nom est Nicolaus Asclepius3, un homme bon et érudit, avec qui j’entretiens des rapports de familiarité et d’amitié ; ce dernier ne cesse de faire de Votre Clémence les mentions les plus élogieuses et ne parvient pas à me dépeindre suffisamment à l’égard des belles lettres votre inclination, votre état d’esprit, votre amour, votre affection ; évidemment ses déclarations, dans lesquelles il exalte Votre Révérende Clémence, ont été pour moi des raisons de révérer Votre Révérende Clémence de façon encore plus sacrée et de l’admirer du fond du cœur.
Ex hoc igitur uirtus tua et imaginum splendor illustris princeps mihi innotuit.
Voici donc ce qui, glorieux Prince, m’a fait connaître votre vertu et votre splendeur ancestrale.
Verum enim qualis est ista audacia, ut cum tua clementia, ego tot uerba facere non erubuerim ?
Mais quelle peut donc être l’audace qui me pousse à faire à Votre Clémence un si long discours sans rougir ?
Humanitas profecto tua, et mitis erga quosuis affectus, quem ego in bonorum studiorum Mecoenatibus uigere scio, me animauit.
C’est bien sûr votre humanité, votre douceur à l’égard de tout un chacun, comme celle que je vois briller chez les Mécènes des beaux-arts, qui m’a donné ce courage.
Quum enim te bonis studiis deditum, imo et ingenuis literis plane expolitum perpenderem, ilico mecum raciocinatus sum : ‘Humanus igitur est, measque minime aegre feret ineptias’.
Car comme je vous estimais dédié aux beaux-arts, et même tout à fait expert en littérature, je me suis aussitôt dit en moi-même : ‘il est donc humain et il tolèrera sans aigreur mes inepties’.
Quare quum Sophoclis Aiacem a me in latinam linguam transfusum publicare statuissem, tuam reuerendam clementiam, laboribus illis meis qualibuscunque patronum selegi, fretus praedicatione, quam de tuis uirtutibus, et minime fucato in praeclaras literas animo percepi.
Aussi, après avoir décidé de publier mon Ajax de Sophocle, traduit par mes soins en latin, j’ai choisi Votre Révérende Clémence comme protecteur de mes travaux, quoi qu’ils vaillent, fort des déclarations que j’ai entendues sur vos qualités et votre état d’esprit sans fard à l’égard des belles lettres.
Boni principis officio functus fueris, si benigne complectare Sophoclis Aiacem, imo nostrum.
Vous feriez votre office de bon prince en prenant en compte l’Ajax de Sophocle, ou plutôt le mien.
Enituit Fuldense collegium doctissimis semper uiris, quam diu stetit sua ei autoritas.
Le Collège de Fulda a brillé toujours de très doctes professeurs aussi longtemps qu’il a été sous votre autorité.
In te uno clarissime uir eadem et uirtutum et literarum gloria, qualis in antecessoribus eluxit, adhuc effulget.
C’est en vous seul, clarissime Prince, que cette gloire acquise dans les vertus et dans les lettres, telle qu’elle brilla dans vos prédécesseurs, luit encore aujourd’hui.
Perge ergo tali animo bona studia prosequi, tum senties et nomen et famam tuam, nedum hic, sed uel in futuro regno clariora fore.
Continuez donc à protéger de votre zèle les beaux-arts et vous verrez que votre nom et votre réputation s’accroîtront, ici, certes, mais aussi dans le prochain règne.
Quod Christus ista faxit.
Le Christ veuille bien m’exaucer !
Tua Reuerendissima clementia, laborem hunc meum, uel si mauis, munusculum, placido uultu precor suscipiat, ac licet tenue sit, non admodum tamen fortasse contemnendum.
Que Votre Révérende Clémence reçoive (j’en fais la prière) d’un air serein ce mien travail, ou, si vous préférez, ce petit cadeau, et, si petit qu’il soit, néanmoins peut-être pas tout à fait méprisable.
Nam esti ab inertibus talia parui aestimentur, arbitror tamen uel pretiosis donis quadantenus conferri posse, non mea haec, sed eruditorum scripta.
Car même si les incultes jugent ces grandes matières à vil prix, j’estime tout de même qu’on peut comparer à de précieux dons, jusqu’à un certain point, non pas mes travaux, mais au moins ceux des érudits.
Profanum dices autorem esse Sophoclem, argumentum non adeo pium.
Mais, direz-vous, Sophocle est un auteur profane, l’argument n’est pas si pieux.
Esto, quid tum ?
Oui, et alors ?
Saepe in profanis etiam dona spiritus paracleti peruidentur.
Même chez les profanes, souvent, se laissent voir les dons de l’Esprit Saint.
Hunc ad modum hac in tragoedia, pleraque sunt digna certe, quae alta mente considerentur.
Ainsi, dans cette tragédie, il y a à l’évidence nombre de passages qui méritent d’être hautement considérés.
Vt enim inuentionem, insignes argumentis intersparsas et chrias et gnomas omittam, hoc praecipue conseruandum, tragoediam hanc hortari iuuentutem ad pietatem, ad cultum Dei, et parentum reuerentiam.
Car pour ne rien dire de l’invention, de ces chries et sentences remarquables éparses dans la narration, le plus important à garder est que cette tragédie exhorte la jeunesse à la piété, au culte divin et au respect des parents.
Ad haec praeclara Tecmessae ἀποτροπή haud leuiter intuenda, qua muliercula ista honestissimis argumentis et uehementissimis affectibus, ab instituto malo reuocare contendit Aiacem suum, postea responsio Aiacis ad hanc ἀποτροπήν.
A cet égard, la fameuse tentative de dissuasion de Tecmesse mérite d’être observée avec gravité ; cette petite femme y tente, avec des arguments fort honorables et du pathétique puissant, de détourner son Ajax du crime qu’il a décidé ; puis la réponse d’Ajax à cette tentative de dissuasion.
Postremo pulcherrima illa contentio Teucri, Menelai, Agamemnonis et Ulyssis principum, super Aiacis funeratione.
Enfin la splendide scène de débat entre les chefs Teucer, Ménélas, Agamemnon et Ulysse sur les funérailles d’Ajax.
Verum haec in ipsa Tragoedia sese offerent.
Mais tout cela prendra sa place dans la tragédie.
Tuam uero Reuerendissimam clementiam, illustris princeps Christus Iesus aeternum beet.
Puisse le Christ, illustre Prince, couvrir de joie Votre Révérende Clémence pour l’éternité.
Marpurgi, ex Collegio Pomerii M. D. XXXIII. Pridie Cal. Apriles.
A Marburg, Collegium Pomerii4, 31 mars 1533.