Présentation du paratexte
On ignore tout d’Ernest Regius si ce n’est qu’il officie comme professeur à l’académie de Strasbourg et que son nom apparaît dans des correspondances avec les scholarques de l’école. Dans cette postface, il relate tous les événements de la lignée des Labdacides, depuis l’ancêtre Épaphos jusqu’à la mort d’Antigone. Il insiste tout particulièrement sur l’histoire d’Œdipe en développant le contenu de la pièce imprimée (mais ne mentionne jamais les Phéniciennes d’Euripide). Si ce paratexte vise à rassembler toutes les informations mythologiques utiles pour les lecteurs de l’Œdipe Roi, il propose aussi un manuel de lecture. Sur le plan de l’écriture dramaturgique, Ernest Regius apprécie la répartition en plusieurs tragédies des malheurs trop abondants pour une seule pièce (cf. Aristote, Poétique, 1451a). Sur le plan de l’interprétation chrétienne, la tragédie grecque est comprise comme la démonstration que la faute d’un individu amène toujours un châtiment qui peut au besoin frapper toute sa descendance.
Bibliographie :- Borza Élie, « Sophocle protestant. Deux aspects de la tragédie grecque chez des auteurs protestants », Réforme, Humanisme, Renaissance, 96, 2023, p. 173-198.
- Morvan Anne, « Rien de nouveau dans les Troyennes d’Euripide (1578) ? Les tragédies grecques à Strasbourg au XVIe siècle entre réimpression, remaniement et représentation », Réforme, Humanisme, Renaissance, 102, 2026, p. 83-104.
- Parente James A., « “Tragoedia Politica”: Strasbourg School Drama and the Early Modern State, 1583-1621 », Colloquia Germanica, 29-1, 1996, p. 1-11.
Historia Oedipi, in qua Labdacidarum ruina uere tragica
Histoire d'Œdipe dans laquelle se trouve la ruine véritablement tragique des Labdacides.
Floruerunt Oedipi Maiores inde usque a Ioue ad Labdacum Laii patrem, et in Aegypto, Assyria, Phoenicia late sunt dominati hac serie: Iouis filius Epaphus fuit, ac Aegypti regnum tenuit, estque is ipse, quem post mortem in uituli specie coluerunt Aegyptii, mutatoque nomine Seraphin dixerunt.
Les ancêtres d’Œdipe furent florissants depuis Jupiter jusqu’à Labdacos, père de Laïos, et exercèrent leur domination sur un large territoire en Égypte, en Assyrie, en Phénicie, dans cet ordre : le fils de Jupiter fut Épaphos, et il occupa le trône d’Égypte, et c’est précisément celui qu’après sa mort les Égyptiens vénérèrent sous l’aspect d’un veau et dont ils changèrent le nom pour l’appeler Séraphis.
Ex hoc Epapho Belus ille priscus dictus regnauit in Assyria, ut nonnulli uolunt.
Après cet Épaphos, Belus, celui dit « le vénérable », régna en Assyrie, selon certains.
Post Belum Agenor Rex Phoeniciae fuit potentissimus : cuius filius Cadmus patris inclementiae domo eiectus quaesitum sororem Europam, in Graeciam uenit, et Thebis imperauit.
Après Belus, Agénor, roi de Phénicie, fut très puissant : son fils Cadmus, chassé du palais par la rigueur paternelle pour chercher sa sœur Europe, arriva en Grèce et exerça son empire sur Thèbes.
Hic Cadmus dicitur primus omnium literas e Phoenicia in Graeciam attulisse.
Ici, on dit que c’est Cadmus qui le premier de tous amena l’alphabet de la Phénicie à la Grèce.
Eidem etiam metallorum inuentio apud Graecos tribuitur: ob quae beneficia ita eum praedicant, ut in ipsius nuptiis Musas cecinisse Graecorum sit fabula, haud dubie id significantium non posse Viro de re literaria optime merito felicitatem ullam obuenire, cui non applaudant boni omnes, et in primis literati.
C’est à lui également que les Grecs attribuent l’invention de la métallurgie. Ces bienfaits lui valent de telles louanges qu’une légende grecque raconte que les Muses ont chanté à ses noces. Les Grecs voulaient sans aucun doute dire qu’il était impossible qu’un homme ayant parfaitement prouvé ses qualités dans les lettres n’obtienne aucun succès sans les applaudissements de tous les hommes de bien, et en premier lieux les hommes de lettres.
Cadmi filius Polydorus fuit, quanquam de nomine pauci conueniant.
Le fils de Cadmus fut Polydore, bien que peu s’accordent sur son nom.
Post hunc uero Labdacus fuit.
Après lui, ce fut Labdacus.
In hoc Rege periodus felicitatis circumacta fuit, quae deinceps passa non est, ut Herodoti uerbis utar,
τοὺς αὐτοὺς ἀεὶ εὐδαιμονέειν
1
Sous ce roi s’accomplit une période de bonheur, lequel ensuite ne toléra plus, pour employer un mot d’Hérodote, « τοὺς αὐτοὺς ἀεὶ εὐδαιμονέειν » [que les mêmes soient toujours heureux], c’est-à-dire qu’une même famille soit heureuse pour toujours.
Nam Labdaci filius Laius, qui pater Oedipi fuit, rapto ad libidinem Chrysippo Pelopis filio punitur sterilitate matrimonii: eius poenae impatiens, Apollinem Delphicum consulit, qua ratione liberos habeat.
En effet, le fils de Labdacus, Laïus, qui fut le père d’Œdipe, fut puni d’un mariage stérile pour avoir, suivant son désir, violé Chrysippe, fils de Pélops. Ne supportant pas son châtiment, il consulta l’Apollon de Delphes sur la façon d’avoir des enfants.
Respondet is nefandum optare, et sciscitari.
Il lui répond que le désir et la recherche en sont interdits.
Nam habiturum filium, qui ipsum trucidet, et ducat matrem uxorem.
Il aurait en effet un fils qui l’assassinerait et épouserait sa mère.
Territus hoc oraculo, abstinet a coniuge: uictus tandem uino, concumbit, nasciturque ei filius, qui oraculi metu pastori cuidam exponendus traditur.
Terrifié par cet oracle, il fait abstinence avec sa femme mais, finalement vaincu par le vin, il couche avec elle et de lui naît un fils que, par peur de l’oracle, il remet à un berger pour l’exposer.
Hic per utrumque pedem ad talos loro traiecto infantem suspendit ab arbore, et abit.
Cet homme, après avoir fait passer une lanière à travers les deux pieds, au niveau des talons, suspend l’enfant à un arbre et s’en va.
Vagitum infantis uicinus pastor Polybi Regis Corinthiorum audit: quem secutus, infantem reperit, acceptumque illius permissu qui suspenderat, Regi suo, qui et ipse haeredem nullum habebat, offert.
Un voisin, berger du roi de Corinthe Polybe, entend le cri du nourrisson : en le suivant, il trouve le nourrisson et, avec la permission de celui qui l’avait suspendu, le présente à son roi, qui n’avait pour sa part aucun héritier.
Nutrit infantem, habetque pro suo Polybus: cui a tumore uicioque pedum ad talos Oedipi nomen imponitur.
Polybe élève l’enfant et le considère comme le sien : il lui donne le nom d’Œdipe en raison du gonflement et de la blessure de ses pieds, au niveau du talon.
Ignorat se adoptiuum Oedipus, donec adultior factus, inter conuiuandum aulicum quendam offendit, qui per temulentiam iubet modestum esse, qui Regis filius non sit, sed incerto patre editus.
Œdipe ignore qu’il a été adopté jusqu’à ce que, une fois devenu jeune adulte, il outrage un courtisan au milieu d’un banquet de la cour. L’homme, pris d’ivresse, lui enjoint la modestie car il n’est pas fils d’un roi, mais provient d’un père inconnu.
Contristatus hac uoce Oedipus, uxorem Polybi Meropen, quam pro matre habuerat hactenus, interrogat nunquid non sit filius.
Œdipe, attristé par ce mot, interroge la femme de Polybe, Mérope, qu’il avait jusque là considérée comme sa mère : n’était-il pas son fils ?
Solatur illa, et filium esse adfirmat, nec uult aliter ab eo credi: sed solatur necquiquam.
Elle le console, lui assure qu’il est son fils et refuse qu’il pense autrement, mais ses consolations sont vaines.
Abit enim Oedipus consultum oracula de utroque parente.
En effet, Œdipe s’en va consulter l’oracle au sujet de ses deux parents.
Illa uetant optare parentum notitiam.
Celui-ci lui prohibe le désir de connaître ses parents.
Futurum enim breui, ut patrem occidat, et matris fiat maritus.
Sans tarder en effet il tuerait son père et épouserait sa mère.
Oedipus hoc responso consternatus, cum Polybum et Meropen eius uxorem parentes crederet (ut qui de aliis nihil suspicari poterat) syluis oberrat, non rediturus ad aulam, ne hisce sceleribus daretur occasio, quae Apollo imminere praedixerat.
Œdipe, épouvanté par cette réponse, alors qu’il croyait que Polybe et sa femme Mérope étaient ses parents (puisqu’il ne pouvait rien soupçonner de ses autres parents), vagabonde dans les forêts, sans retourner à la cour, pour éviter d’offrir une opportunité aux crimes dont Apollon avait prédit la menace imminente.
Sed dum casu Laius pater rheda uehitur per syluam paucorum comitatu, inter angustias itineris auriga Laii Oedipum importunius ad rhedam accedentem uiolenter protrudit: Oedipus aurigam ictu petit: Interim Rex dum rheda procedit, flagro ferit Oedipum: sic offensus Oedipus Laium patrem trucidat, quemuis alium potius quam patrem interfecisse ratus.
Mais pendant ce temps, le hasard fait que son père Laïus traverse la forêt sur un char avec une petite suite. L’aurige de Laïus, au milieu d’un chemin étroit, pousse violemment Œdipe qui arrivait contre le char assez brutalement ; Œdipe cherche à frapper l’aurige. Pendant ce temps, lorsque le char continue sa route, le roi blesse Œdipe de son fouet ; ainsi heurté, Œdipe assassine son père Laïus, en étant à mille lieues de s’imaginer avoir tué son père).
Interim in Thebana regione Sphinx grassatur: propositoque uiatoribus aenigmate, qui non dissoluunt problema, praecipites dantur de scopulo.
Pendant ce temps, la Sphinge rôde dans la région de Thèbes : elle propose une énigme aux voyageurs et précipite tête la première du haut d’une roche ceux qui ne résolvent pas le problème.
Quaerebatur autem aenigmate: quodnam esset animal, quod mane quadrupes esset, meridie bipes, tripes uesperi, mutaretque solum ex omnibus animalibus subinde uocem?
Son énigme posait la question : quel est donc l’animal qui a quatre pieds le matin, deux pieds le midi, trois pieds le soir, et qui est le seul de tous les animaux à changer souvent de nom ?
Et Regnum Thebanum, et Iocastem uiduam Laii uictoriae praemium promiserunt soluuenti aenigma.
On promit comme récompense en cas de victoire à la fois le royaume de Thèbes et Jocaste, la veuve de Laïus, à qui résoudrait l’énigme.
Oedipus soluit (de quo ob id in prouerbio est,
Dauus sum, non Oedipus
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Œdipe la résolut (d’où le contenu du proverbe « Je suis Dave, pas Œdipe ») en disant qu’il s’agissait de l’homme que nous voyons maintenant encore enfant ramper sur les mains et les pieds, adulte avancer droit sur les deux pieds, et, parvenu ensuite à la vieillesse, s’appuyer sur un bâton ; et que par ailleurs il utilise des langues différentes en fonction de la diversité des régions et des lieux.
Ita Sphinx ab Oedipo uicta, semet de rupe praecipitat.
Ainsi, la Sphinx fut défaite par Œdipe et se précipite du haut de la roche.
Restituta hac securitate itineribus publicis, Regnum cum uidua matre filio Oedipo cedit.
Une fois la sûreté retrouvée sur les chemins publics, le royaume avec la veuve, sa mère, échoit à son fils Œdipe.
Suscipit e matre uxore Oedipus filius et maritus filios filiasque.
Œdipe, son fils et son mari, reçoit de sa mère-épouse des fils et des filles.
Filii Eteocles et Polynices erant: filiae uero Antigone et Ismene: ita fuit quod horrendum est auditu liberis suis
Les fils étaient Étéocle et Polynice, les filles Antigone et Ismène. Ainsi se s’accomplit ce que ses enfants eurent horreur à entendre :
ἀδελφὸς αὐτὸς, καὶ πατὴρ, κᾄξ ἧς ἔφυ γυναικὸς ὑιὸς καὶ πόσις, καὶ τοῦ πατρὸς ὁμοσπορός τε καὶ φονεύς.
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ἀδελφὸς αὐτὸς, καὶ πατὴρ, κᾄξ ἧς ἔφυ γυναικὸς ὑιὸς καὶ πόσις, καὶ τοῦ πατρὸς ὁμοσπορός τε καὶ φονεύς.
Id est, Frater idem paterque, et mulieris ex qua natus erat filius, idem et maritus, et patris in coniugio successor, et homicida: ut in tragoedia haec scelerum monstra cumulat senex Tiresias.
C’est-à-dire : « le frère est le même que le père, et le fils de la femme de laquelle il était né est le même que l’époux, et le successeur de son père dans les noces, le même que son assassin », selon l’accumulation de ces crimes monstrueux que fait le vieillard Tirésias dans cette tragédie.
Punit autem Deus parricidium, atque incestum Oedipi morbo Epidemio.
Or, Dieu punit le parricide et l’inceste d’Œdipe par une épidémie de peste.
Oedipus subditorum cladens4 miserans prodit in publicum, bene sperare iubet, et misso Affine Delphos, causam mali, et remedia sciscitatur.
Œdipe, se lamentant sur [le fléau] de ses sujets, sort au grand jour, ordonne de garder espoir et, après avoir envoyé un parent à Delphes, il recherche la cause du mal et ses remèdes.
Respondet Apollo, non conquieturum contagium, nisi uindicata primum Laii Regis nece.
Apollon répond que la contagion ne s’apaisera pas avant d’avoir vengé le meurtre du roi Laïus.
Oedipus hoc responso accepto, sedulo indagat homicidam: et quoniam is difficulter exploratur, deuouet eum omnibus diris, et solenni excommunicationis forma, exilio punit, aqua et igni interdicit, imprecaturque illi, et toti ipsius domui, ut funditus, radicitusque pessime extirpentur.
Œdipe, ayant pris connaissance de cet oracle, traque avec soin l’assassin : et, puisque l’enquête en est difficile, il le voue à de sombres malédictions et, sous la forme d’une excommunication officielle, le condamne à l’exil, lui interdit l’eau et le feu, lance des menaces contre lui et toute sa famille pour qu’ils soient violemment décimés de fond en comble, jusqu’à la racine.
Tandem interrogatur Tiresias uates, qui scire se quidem autorem caedis ostendit, proditurum se autem negat: donec per expostulationem satis acerbam conuitiis irritatus ab Oedipo ea reuelat, quae Oedipum faciunt suspicari, se Laii filium, et maritum matris esse.
Pour finir, le devin Tirésias est interrogé. Il montre bien qu’il connaît l’auteur du meurtre, mais refuse de le révéler jusqu’à ce que, au cours d’un interrogatoire assez virulent, irrité par les invectives lancées par Œdipe, il révèle ce qui invite Œdipe à soupçonner qu’il est le fils de Laïus et l’époux de sa mère.
Dum hoc documento habito, unus et alter sedulo interrogatur, et res penitus aperitur, misera mater quae astat, et audit haec, postquam uidet, quo sceleris ex ignorantia redacta sit, domum se confestim proripit, superque lecto, quocum marito, eodemque filio concubuerat, se suspendit: subsequitur Oedipus, et acu longiuscula uxoris ueste erepta, utrunque oculum sibimet effodit, cruentatoque uultu, et habitu squalido sua ipsius sententia exterminatus, patriaque extorris in exilium abit, comitatus utraque filia, a filiis desertus, quibus ob id infausta omnia imprecatur.
Une fois délivrée cette information, l’un et l’autre s’accusent copieusement et le fait devient entièrement patent. Pendant ce temps, la pauvre mère qui se tient là et entend cela, après qu’elle voit à quel haut crime son ignorance l’a conduite, se précipite immédiatement dans le palais et, au-dessus du lit dans lequel elle avait couché avec un homme qui était à la fois son époux et son fils, elle se pend. Œdipe la suit et, ayant arraché une aiguille assez longue à la robe de sa femme, il se crève les deux yeux et, le visage ensanglanté et l’apparence sordide, banni par sa propre sentence, chassé de sa patrie, il part en exil, accompagné par ses deux filles, abandonné par ses fils contre lesquels, pour cette raison, il lance des menaces, toutes funestes.
Fuit autem huius exulis parricidae incestuque polluti tantus horror, ut ipsemet per plateas ingrediens, omnes quam maxime procul iusserit recedere, ne uel umbra ipsius cuiquam noceret.
Cet exilé, parricide et souillé par l’inceste, suscite une horreur telle que, lorsqu’il traverse les places, lui-même ordonne à tous de se retirer le plus loin possible pour éviter que même son ombre ne fasse de mal à quiconque.
Eo Thebis progresso fere Athenas usque confluentibusque ipsis Atheniensibus ex urbe ad uidendum hoc dirum spectaculum, coelum intonat.
Il voyage de Thèbes jusqu’aux environs d’Athènes et les Athéniens en personne sortent de la cité et s’assemblèrent pour voir ce funeste spectacle ; c’est alors que le ciel gronde.
Cohorrescunt hoc portento Antigone, et Ismene, seque in patrem coniiciunt magno planctu, et eiulatu.
Ensemble, Antigone et Ismène s’horrifient de ce présage et se jettent sur leur père dans les larmes et de hauts cris.
Pater qui se ad meritas poenas eo tonitru uocari sensit, cum lachrymis filiabus ualedicit.
Leur père, qui sent que ce tonnerre l’appelle aux châtiments qu’il mérite, dit adieux, dans les larmes, à ses filles.
Dum in complexu haerent diutule, et lacrymas miscent, uox truculenta ignoti alicuius numinis exauditur (credo furias ululasse) qua, ut supplicium acceleretur, ad luendas poenas iubetur ocyus progredi Oedipus.
Tandis qu’ils prolongent quelque peu leur embrassade et mêlent leurs larmes, la voix redoutable d’une divinité inconnue retentit (c’était, je crois, le hululement des Furies) par laquelle, pour précipiter le supplice, Œdipe reçoit l’ordre d’accélérer sa marche vers l’exécution du châtiment.
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Heus Œdipe, quid moramur? Cunctaris iam satis diu.
Hé là, Œdipe ! À quoi bon tarder ? Voilà assez longtemps que tu tergiverses.
Ad hanc uocem trepidatione ac metu omnes obriguere.
Le trouble et la peur provoqués par cette voix les pétrifient.
Iubet Oedipus filias ac reliquam turbam abesse: Thesea Regem testem expiatorum iusto supplicio scelerum retinet.
Œdipe ordonne à ses filles et au reste de la foule de partir : il retient le roi Thésée, témoin des crimes expiés par un juste supplice.
Vbi reliqua turba, quae iam longius aberat, respectat, Oedipum desiderat, Thesea uidet supplicii atrocitate ita perhorruisse, ut uultum ac oculos manu obumbrarit, ac in genua sit prouolutus.
Le reste de la foule, assez loin désormais, regarde en arrière et regrette Œdipe. Ils voient Thésée tant s’horrifier de l’atrocité du supplice qu’il se cache le visage et les yeux de la main et tombe à genoux.
Terrae hiatu absorptum interea Oedipum uolunt furiarum haud dubie tetro occursu.
On prétend que dans l’intervalle, Œdipe fut englouti par un gouffre dans la terre, sans aucun doute un repoussant assaut des Furies.
De Regno armis disceptant duo filii Eteocles, et Polynices adducto ad Thebas exercitu, et in proelio congressi mutuis sese conficiunt uulneribus.
Les deux fils se disputent le royaume par les armes : Étéocle et Polynice, qui avait mené une armée contre Thèbes. Marchant l’un contre l’autre au combat, ils se blessent l’un l’autre.
Nam dum alter uictoria elatus prostratum fratris corpus ac uicinum morti insultando calcat, quantumuis moribundus ille gladium in latus triumphantis adigit: ita frater, in fratrem, uictor in uictum concidit, moriunturque ambo strage mutua.
En effet, tandis que l’un, galvanisé par sa victoire, piétine et insulte le corps de son frère terrassé, proche de la mort. Ce dernier, quelque peu mourant, enfonce son épée dans le flanc du vainqueur : ainsi tombe un frère sur un frère, un vainqueur sur un vaincu, et tous deux meurent dans un désastre commun.
Creon Iocastes frater, qui sublatis haeredibus caeteris ad Regni successionem uocabatur, ut antea Eteoclis partes contra Polynicem fouerat, sic posteaquam uterque mutuo uulnere periit, Polynicis sepulturam prohibet, eumque, ut qui arma non necessario excitasset, abiicit uulturibus ac bestiis laniandum, statuta capitis poena in eum, qui ausus esset humare.
Suite à la disparition des autres héritiers, Créon, le frère de Jocaste, était appelé à la succession du royaume. Lui qui avait soutenu auparavant le parti d’Étéocle contre Polynice, de même, après que tous deux ont péri dans des blessures infligées par l’autre, il empêche les funérailles de Polynice et, comme il avait provoqué une guerre sans nécessité, le jette en pâture aux vautours et aux bêtes sauvages, décrétant la peine de mort contre celui qui oserait l’enterrer.
E sororibus altera Antigone pietate in fratrem ducta contra edictum Regium ad cadauer accedit, in ultimum honorem deplorat, et sepelit: eam eiulatu proditam uigiles atque custodes deprehendunt, et Creonti ream sistunt: fert ille sententiam, ut uiua terrae specui inclusa inedia necetur: mandatur executioni sententia.
L’une de ses sœurs, Antigone, mue par la piété envers son frère, rejoint le cadavre au mépris de l’édit royal, pleure sur lui en guise de dernier hommage, et l’ensevelit. Trahie par son gémissement, les veilleurs et les gardes l’arrêtent, et livrent la coupable à Créon. Lui prononce sa sentence : qu’elle soit enfermée vivante dans une grotte souterraine et meure de faim. Sa sentence est mise à exécution.
Ambabat [sic] ex animo hanc Antigonen Creontis filius Haemon, ut cui illa uirgo desponsata erat, qui amoris impatientia ad foueam accedit, solatur amicam, rogat ut mortem patienter ferat, se etiam ad carcerem uitae exitum una reperturum promittit.
Hémon, le fils de Créon, aimait de tout son cœur cette Antigone, car cette vierge lui avait été promise en mariage ; lui, sans réfréner son amour, arrive à la grotte, console son amante, lui demande d’endurer fermement la mort, il promet que lui-même trouvera en même temps, même dans la prison, une fin à sa vie.
Antigone laqueo inediam, moerorem sponsus gladio finit.
Antigone met un terme à la faim par la pendaison, son époux au deuil par le glaive.
Mater sponsi uxor Creontis Eurydice filii morte nunciata, ipsamet se mactat.
Sa mère Eurydice, la femme de Créon, son époux, quand il lui annonça la mort de son fils, se suicide.
Luget posthac Creon uiduus, et uxoris, et filii, et sponsae ipsius obitum.
Après quoi Créon, veuf de sa femme et de son fils, pleure la mort de sa propre épouse.
Haec non una Tragoedia descripsit Sophocles, sed tribus: nec mirum: tantam ruinam una tragoedia non capiebat.
Sophocle n’a pas montré cette histoire en une tragédie mais en trois, ce qui n’est pas étonnant : une seule tragédie ne pouvait contenir un désastre si grand.
Ego autem hic uniuersum illius familiae exitum una refero, ut uideatis, etiam in posteros spargi poenas Maiorum scelere promeritas.
Quant à moi, je rapporte ici tout ensemble la destruction totale de cette lointaine famille pour que vous voyiez que le châtiment que méritent tout à fait les ancêtres pour leur crime se répand même sur leurs descendants.
Hoc est quod Sacrae literae tertiam quartamque generationem primi satoris culpam sustinere ostendunt: quod rerum euentus etiam Ethnicos docuit.
C’est là ce que montrent les saintes Écritures : que la troisième et la quatrième génération après un premier géniteur prennent sur elles la faute : le cours des événements l’a enseigné même aux Païens.
Posteaquam enim haec domus regia fere iam extirpata est funditus, Antigones, et Haemonis, et Eurydices obitu, chorus hanc in una eademque familia cladem ueluti perpetua successione propagatam miratus, beatam domum praedicat, in quam eiusmodi miserarum non incidant initia, id est, quae infirmitatum humanarum uiciis poenas diuinas non lacessat.
En effet, une fois cette demeure royale détruite jusqu’à la racine avec la mort d’Antigone, d’Hémon et d’Eurydice, le chœur s’étonne que ce désastre se répande, comme en une répétition sans fin, dans une seule et même famille et il appelle « heureuse maison » celle sur laquelle ne s’abattent pas même l’ombre de misères de la sorte, c’est-à-dire celle qui ne provoque pas, avec les vices des faiblesses humaines, les châtiments divins.
Cum enim familia aliqua semel a Deo puniri coepit, cumulari in dies magis magisque omnes miserias: non secus ac si mare Thracium semel uento turbari incipiat: nec enim prius illud conquiescere, quam imum ex fundo sabulum summis fluctibus misceatur.
En effet, tandis qu’une famille, quelle qu’elle soit, commence à encourir la punition de Dieu, de jour en jour tous les malheurs s’accumulent encore et encore, comme si la mer de Thrace commençait à se troubler d’un seul coup par le vent ; et de fait elle ne trouve pas de repos avant que le sable des bas-fonds ne se mêle à la surface des flots.
Sed non assequor satis Graeca Sophoclis uerba, quae longe plus habent, quam cuiusquam uersio: ea extant in Antigone Tragoedia ad hunc modum :
En revanche, je ne suis pas tout à fait les mots grecs de Sophocle, dont le contenu est de loin plus riche que n’importe quelle traduction. On les trouve dans la tragédie Antigone de cette façon :
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Caeterum non latet me, ob nimiam uetustatem nonnullos scriptores hic uariare, et alia aliter saepe referre: collegi tamen undiqua, ac redegi in hanc concordiam quaecunque uetus Graecia illius historiae posteritati nota esse uoluit.
Du reste, il ne m’échappe pas que, en raison de leur trop grande ancienneté, certains auteurs varient sur ce sujet et souvent rapportent différentes versions selon les passages, mais je les ai collectées de toutes les sources et j’ai harmonisé tout ce que la Grèce antique a voulu que la postérité connaisse de cette célèbre histoire.
FINIS
FIN